Le tambour de Noël

Finalement, mes amis, j’ai tâté du tambour. Un peu hargneux en cette fin d’année, je dois l’avouer.

Comme tous les ans en cette période, la machine à laver est un lieu très prisé. On y retrouve des draps sur lesquels on se souvient de lointains ébats, on fait un brin de causette avec les torchons de l’arrière-grand-mère qui ont l’élégance de ne pas se plaindre alors qu’ils viennent de passer un ou deux ans au fond de cartons poussiéreux à tenir chaud à quelques verres d’antan, quand on ne les retrouve pas tout bonnement autour d’une lampe à huile qui ne servira probablement plus jamais. On croise quelques nappes aux motifs douteux qui jadis furent témoins d’interminables repas de familles où commérages, blagues graveleuses et verres de vin s’entrechoquaient à des rythmes effrénés. Des nappes des années 80, voire 70. Certaines ont encore la frange, vous imaginez ?

Chaque fin d’année, on les croise dans le tambour comme dans les coulisses d’un talk-show à l’américaine. Elles se mêlent aux stars montantes et aux petits nouveaux du panier à linge avec quelques promesses de potins sur la tante Agathe ou l’oncle Gilbert. Les jeunes, les serviettes neuves, les dernières chaussettes de monsieur, rient beaucoup entre leurs pans. Je ne sais si c’est par moquerie ou par intérêt réel. Je me garderai bien de les critiquer car je les plains. Elles me rappellent quelques interprètes de chansons populaires qu’on invite sur les plateaux entre le fromage et le dessert dans la rubrique « Que sont-ils devenus ? » Et on rit en les écoutant imiter le bon vieux temps de l’enfance de nos maîtres. Faute de mieux.

Car une fois sèches, aucune de ses nappes n’épousera à nouveau la forme d’une table. Elles sont lavées par tradition parce que chacune, à elle seule, représente un tome de la vie de la famille, quelque part entre Voici, Gala et les Rougon-Macquart à l’exception d’une petite ronde aux fleurs passées qui s’est égarée au retour d’un noël anglais et qui, à l’instar de votre Jane nationale, ne maîtrise toujours pas l’art du genre. Elle nous fait tellement craquer avec son accent suranné qu’on l’écoute volontiers nous conter l’heure du thé chez ces belles gens du royaume de Dickens. Les autres radotent trop, à mon goût.

Certes, j’ai toujours de quoi me délecter à l’évocation des différentes coupes de cheveux de ma maîtresse au fur et à mesure de son enfance mais rire aussi grassement qu’une toile cirée des morts, de ceux qui sont partis, de ceux qui ont perdu foi en l’amour, des tantes et des oncles dont l’humour a autant été ravagé par les maladies que les déceptions me serre la maille chaque décembre. Je n’ai pourtant pas grande affection pour ces gens bruyants et mal élevés qui traitent leurs vêtements avec trop peu d’égard. Allez comprendre

Un vieux torchon ressorti d’un carton m’a dit lors de ce dernier lavage:

Laisse les donc parler. Ces nappes n’ont pas plus de saints que je n’ai d’esprit mais, à défaut de pouvoir encore honorer une table, elles ont au moins le mérite de faire un peu revivre chaque année tous les convives disparus.

Mes amis, prenez soin de vos machines à laver cette semaine. Et de vos souvenirs familiaux. Je vous souhaite une agréable fin de semaine.

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